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mardi 14 janvier 2020

79. Hoedt et Piron 3 : Hoedt et Piron sèment la terreur

Quelques remarques à propos d’une chronique débile sur France Inter


Classement : linguistique ; grammaire française




Ceci est une suite des pages
dans lesquelles je présente les deux auteurs et leur chronique et les premiers points de leur ânerilège :
1) Pourquoi « l’école républicaine » ?
2) A quoi sert « le fameux COD » ?
3) Pourquoi « Einstein » ?
4) L’historiette des lettres muettes.

Référence
*Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, « Mythologie de la grammaire scolaire », chronique Tu parles !, France Inter, 11 août 2019, 9 h 50
*Page du site de France Inter correspondant à cette chronique (lien)

Suite du florilège des âneries des Bouvard et Pécuchet de la linguistique sur France Inter
5) Une citation i-conne-oclaste
Lorsque la page Internet référencée a été créée sur le site de France Inter, elle comportait une citation attribuée à André Chervel*, mise en évidence par une police trois fois plus grande que le reste :  
« La grammaire scolaire utilise des méthodes terroristes pour faire taire toute forme de réflexion grammaticale critique au profit d’une prière républicaine fondée sur le par cœur ! »
On remarquera, outre l’ineptie imbécile et outrancière de cette « métaphore » des « méthodes terroristes, qu'on retrouvait une option antirépublicaine totalement stupide, ainsi qu’une non moins stupide valorisation de la « réflexion grammaticale critique » opposée au « par cœur », c'est-à-dire les grands lieux communs de la logorrhée soixante-huitarde ; sans parler de la connotation religieuse (« prière ») attribuée sans rime ni raison à l’école de la IIIème République. À supposer que cette phrase ait réellement été écrite par Chervel, elle n’en reste pas moins un ramassis d’âneries.
Cette citation a été supprimée, comme on le constatera, suite à une requête que j’ai soumise à la direction de France Inter (bien entendu, Hoedt et Piron n’avaient pas daigné réagir aux remarques que je leur avais d’abord adressées).
Un des arguments que j’ai utilisés est que, dans la chronique orale, les deux guignols de la linguistique avaient énoncé cette citation (à 2’ 30’’ du début) en coupant la formule sur les méthodes terroristes ; dans ces conditions, il n’y avait aucune raison valable (du point de vue de la « défense de la liberté d’expression ») d’introduire en douce la formule sur le site.
Un autre argument était qu’ils avaient le droit de citer ce qu'ils voulaient, à condition de le faire sur des pages personnelles, mais qu’il n’en allait pas de même sur le site d’une radio de service public.
Troisième argument : la référence aux « méthodes terroristes » était outrageante pour les instituteurs et professeurs qui ont enseigné la grammaire « traditionnelle » pendant des décennies. J’avoue que je ne comprends pas comment on peut énoncer des trucs comme ça, à moins d’être confit de bêtise autosatisfaite (Ah je ris de me voir si rebelle en cette formule (Chervel) /chronique (Hoedt et Piron) ! »).
Note
*André Chervel : né en 1931, docteur ès lettres, historien et linguiste. J’avais trouvé très intéressant son livre Et il fallut apprendre à lire aux petits Français… Rétrospectivement, j’ai de sérieux doutes.

Commentaire
Il est certain que la « grammaire scolaire », telle qu’elle a été enseignée jusque dans les années 1960 dans l’enseignement primaire et secondaire, présentait de graves défauts du point de vue de la linguistique la plus avancée. De là à dire qu’elle était inutile, qu’elle « est une insulte à l’intelligence des élèves », qu'elle « utilise des méthodes terroristes », etc., il y a des pas qu’il faut oser franchir. Je pense que, pourvu du bagage de la « grammaire scolaire », on pouvait ensuite passer à d’autres analyses mieux corrélées avec la réalité de la langue.

Conclusion
Je citerai deux auteurs pas très connus, mais qui me paraissent plus intéressants que MM. Hoedt et Piron : Jacques Bonnet et Joël Barreau, auteurs de L’Esprit des mots Traité de linguistique Tome 1 Grammaire (Paris, L’École, 1974) qui écrivent dans leur Avant-propos : « Nous avons cherché à conserver au maximum le vocabulaire de la grammaire traditionnelle, mais nous avons dû utiliser un grand nombre de termes de la linguistique moderne et quelques autres forgés par nous quand cela était absolument nécessaire. » Et de fait, on trouve en page 208 et suivantes la notion de « complément direct » pour laquelle Hoedt et Piron ont, visiblement, la « haine ».
*Jacques Bonnet était inspecteur primaire en Loire-Atlantique ; Joël Barreau, agrégé de Lettres classiques, était professeur au lycée Clemenceau de Nantes ; leur ouvrage est fondé sur les thèses de Jean Gagnepain (1923-2006), professeur à l'université de Rennes.



Création : 14 janvier 2020
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 79. Hoedt et Piron 3 : Hoedt et Piron sèment la terreur
Lien : https://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2020/01/hoedt-et-piron-3-hoedt-et-piron-sement.html








jeudi 9 janvier 2020

78. Hoedt et Piron 2 : suite de l'ânerilège

Quelques remarques à propos d’une chronique débile sur France Inter


Classement : linguistique ; grammaire française




Ceci est une suite de la page Hoedt et Piron sur France Inter, ou La grammaire de les nuls, dans laquelle, après avoir présenté les deux duettistes et leur chronique, j’étudie les deux premiers points de leur ânerilège :
1) Pourquoi détestent-ils « l’école républicaine » ?
2) « Le fameux COD » ne sert-il qu'à pas grand-chose ?

Référence
*Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, « Mythologie de la grammaire scolaire », chronique Tu parles !, France Inter, 11 août 2019, 9 h 50
*Page du site de France Inter correspondant à cette chronique (lien)

Suite du florilège des âneries énoncées doctement par les Bouvard et Pécuchet de la linguistique sur France Inter
3) Pourquoi impliquer « Einstein » dans ce mauvais coup ?
Ils dénoncent par la suite le fait que dans la grammaire scolaire, il y a plein d’exceptions, ils vont même jusqu’à s’en gausser : « c’est comme si Einstein avait déclaré « E = mc², sauf dans les cas suivants », et suivraient une vingtaine de page d’exceptions » (là, ils pensent à « chou, caillou, genou, etc.).
Ah bon ! Il n’y a pas de réelles « exceptions » dans les langues ? Les verbes irréguliers en français, anglais, allemand, ont sans doute été inventés par la grammaire scolaire… Vive l’espéranto !

4) l’historiette des lettres muettes
Bouvard et Pécuchet, voulant être toujours plus drôles (« Laetitia » a une capacité d’attention limitée pour les choses graves), narrent vers la fin une histoire cocasse, selon laquelle un maître ayant proposé l’exercice consistant à « souligner les lettres muettes », une élève (super intelligente) demande pourquoi on écrit ces lettres si on ne les prononce pas ; un élève « scolaire » (super bête) dit alors : « Parce qu’on ne saurait pas ce qu’il faut souligner ! ». 
Fin de l’histoire. 
Yes ! Tro cool, lè  duètist ! An  plus, il son féminist.
Le seul problème est qu’en français, il paraît difficile de se passer totalement des lettres muettes. Je soumets à MM. Bouvard et Pécuchet le problème de l’écriture phonétique de « un cheval », « un grand cheval », « une grande femme », « de grandes femmes », « un homme », « un grand homme », « de grands hommes » (il y a une certaine logique à faire apparaître visuellement le radical « grand- », alors que le « d » final est parfois muet, parfois prononcé « d » (grande), parfois « t » (grand homme), et que parfois apparaît à sa place un son « z » (grands hommes) correspondant lui aussi à une consonne généralement muette.
Même remarque pour le radical « gland- » (gland, glander, glandouiller, glandeur, glandeurs).

À suivre
*Hoedt et Piron sèment la terreur



Création : 9 janvier 2020
Mise à jour :
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Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 78. Hoedt et Piron 2 : suite de l'ânerilège
Lien : https://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2020/01/hoedt-et-piron-2-suite-de-lanerilege.html








jeudi 24 octobre 2019

68. Hoedt et Piron sur France Inter, ou La grammaire de les nuls

Quelques remarques à propos d’une chronique débile sur France Inter



Classement : linguistique ; grammaire française




Référence
*Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, « Mythologie de la grammaire scolaire », chronique Tu parles !, France Inter, 11 août 2019, 9 h 50
*Page du site de France Inter correspondant à cette chronique (lien)

Les auteurs
*Arnaud Hoedt : belge ; promoteur d’un changement de la règle de l’accord du participe passé (« les crêpes que j’ai mangé ») (cpa lpir)
*Jérôme Piron : en gros idem.
*Hoedt et Piron : anciens professeurs de français ; commettent des spectacles à base de linguistique ; chargés d’une chronique linguistique sur France Inter pendant l’été 2019
Voici comment la chronique du 11 août est présentée sur la page du site
« Nos deux iconoclastes, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron, nous proposent de démonter le plus grand mythe fondateur de l’école républicaine : la grammaire scolaire. Et ceci avec le soutien d'André Chervel, remarquable linguiste, grammairien et historien français. »
C’est par hasard que je suis tombé sur cette chronique nulle (je n’écoute pas habituellement France Inter le dimanche à 8 h 50), je n’en ai donc pas écouté d’autres.

La chronique
C’est un ramassis de sottises énoncées par deux pédants, imbus de lectures derrière lesquelles ils cachent une absence de réflexion sur le sujet dont ils croient parler.
Hoedt et Piron commencent par un long blablabla sur ce qu’est la grammaire, la distinction entre grammaire descriptive et grammaire normative. Ils s’attaquent ensuite à un certain nombre de notions, en particulier le « COD ».

Florilège des âneries énoncées doctement par les Bouvard et Pécuchet de la linguistique sur France Inter
1) Pourquoi détestent-ils « l’école républicaine » ?
« Plus grand mythe fondateur de l’école républicaine », la grammaire scolaire « savez-vous, Laetitia, remonte au début du XIXème siècle » (Laetitia est une admiratrice présente dans le studio, je suppose).
Mais… cela ne va pas du tout : quand on se réfère à l’école républicaine, on pense à celle des années 1880 (Ferry, etc., l’école « gratuite, laïque et obligatoire ») ; si, comme ils le prétendent, la « grammaire scolaire » date du début du XIXème siècle, elle n’est pas spécialement attachée à « l’école républicaine » ; pour une raison à déterminer, aussi bien Bouvard et Pécuchet que leur gourou Chervel s’acharnent, sans motif valable, contre « l’école républicaine ». Seraient-ils partisans d’une « école royaliste » ? Non, bien sûr, mais cela montre qu’ils parlent sans réfléchir !

2) « Le fameux COD » ne sert-il qu'à pas grand chose ?
Selon Hoedt et Piron, « le fameux COD a été créé pour la règle d’accord du participe passé. Il ne sert qu’à ça ! ».
Ils sont bien péremptoires. Il me semble qu’une des raisons pour lesquelles la « grammaire scolaire » a créé les exercices d’« analyse grammaticale » et d’« analyse logique » (« nature » des mots ; distinction entre sujet, verbe, compléments direct, d’attribution, de circonstances, etc. ; reconnaissance des types de « propositions ») était de permettre aux élèves des collèges (niveau secondaire donc) de mieux comprendre le français en vue de l’étude du latin et du grec, langues à déclinaisons, et  cette étude (la grammaire du français était d’ailleurs parfois marquée par la structure de la langue latine : par exemple : la formulation française « la ville de Paris » était analysée comme une « apposition », en parallèle avec le latin « urbs Roma »).
Ce problème ne concerne d’ailleurs pas seulement le latin et le grec ancien, mais de nombreuses langues actuelles qui ont encore des déclinaisons, eh oui ! (allemand, russe et langues slaves en général, islandais, basque, etc. etc.). Or, pour passer d’une langue sans déclinaison à une langue avec déclinaisons, il est utile de distinguer conceptuellement (en français, par exemple) le « complément direct » (sans préposition : « je vois un homme ») des « compléments indirects » (avec préposition : « je parle à un homme », « je suis dans la maison »), ce qui permet de savoir quel cas (avec ou sans préposition) il faut utiliser ; en général, au complément direct français correspond le cas accusatif sans préposition (latin : « video virum » ; allemand : « ich sehe einen Mann », russe : « ya vizhu muzhshtshinu »).
Bien entendu, il n’est pas absolument nécessaire de connaitre le concept de « complément direct » pour apprendre une langue étrangère ; mais cela rend les choses plus simples que si on est obligé de prendre un exemple.
Autre argument contre la thèse Hoedt-Piron : l’intérêt général du « complément direct » c’est d’être un élément syntaxique en relation avec d’autres éléments syntaxiques (« sujet » ; « compléments indirects ») qui permettent une appréhension élémentaire de la langue. L’idée que le « COD » (dans lequel la mention « d’objet » est certainement superfétatoire, puisqu’il s’agit d’une notion sémantique et non pas grammaticale) « ne sert que pour la règle d’accord du participe passé » et même que « il a été créé pour ça » ne rime pas à grand-chose : la notion de complément direct est un des fondements de l’analyse des langues dépourvues de déclinaisons. Cette notion est antérieure (théoriquement, sinon historiquement) à la question de l’accord des participes passés.

A suivre



Création : 24 octobre 2019
Mise à jour : 9 janvier 2020 (lien vers la suite)
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 68. Hoedt et Piron sur France Inter, ou La grammaire de les nuls
Lien : https://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2019/10/hoedt-et-piron-sur-france-inter-ou-la.html








jeudi 30 novembre 2017

27. L'écriture inclusive 1. le point médian

A propos de l’écriture « inclusive » : le point médian


Classement : linguistique ; grammaire française ; orthographe




Dans la foulée de l’affaire Weinstein, il semble que la « parole se soit libérée » dans d’autres domaines, de façon pas forcément aussi légitime. Notamment sur les questions de l’ « écriture inclusive » et de la « féminisation de la langue » (un autre domaine de « libération de la parole » est celui de la soi-disant racisation de la société française).
Je commencerai par évoquer la tentative d’introduction d’un nouveau signe d’écriture : le « point médian ».

Cette notation permet de contracter l’écriture de deux mots proches, différenciés par les marques « masculin » et « féminin » : par exemple « les citoyens et citoyennes ».
La forme contractée sera donc « les citoyen.ne.s » qui est supposée être lue « les citoyens et citoyennes » [normalement, les points dans « citoyen.ne.s » ne seraient pas en bas (point de phrase), mais au milieu de l’interligne. On s’en fout].
L’usage de cette contraction est compréhensible dans certains cas : dans les petites annonces (pour gagner de la place et payer moins cher), sur les banderoles de manif (pour gagner de la place), dans les SMS, si on veut (mais on peut aussi y écrire des tas de choses qui ne seront jamais reconnues officiellement, sauf comme référence à ce type d’écrit ou pour un effet comique : « Ma 6t va craquer »).
En revanche, cela ne paraît pas justifié dans la presse ou le livre, ni dans la langue administrative. Les journalistes et chroniqueurs qui l’utilisent (comme dans un récent numéro de Libération) prouvent simplement qu’ils sont très satisfaits d’eux-mêmes en se donnant des airs de « rebelle attitude » (regardez, ce que je suis iconoclaste, k mèm).
Evidemment, cette notation résulte d’une situation où on avait tendance à écrire (manifs, notamment) « les citoyens » pour désigner tout le monde (mâles et femelles) ; l’ajout de ces signes bizarres constituait un coup de force idéologique (très minuscule, cependant) assez marrant, qui pouvait être justifié. Il ne s’ensuit pas que cela doive devenir une norme générale : si on veut différencier les mâles et les femelles, il vaut mieux écrire dans les domaines d’écriture normée, « les citoyens et citoyennes » ou « les citoyennes et citoyens » (dans les discours, la formule est « Mesdames, Messieurs » et non pas l’inverse. Faudrait-il écrire « Mes.dame.sieur.s ». Là où il n’y a pas de norme, « les citoyen.ne.s » peut bien le faire !
Du reste, s’il s’agit de rendre aux femmes la place qu’elles méritent, je ne suis pas sûr que la graphie« les citoyen.ne.s » apporte grand-chose. En effet, c’est le radical qui est mis en valeur, or le radical évoque plus le genre masculin, pour la simple raison qu’en français, quand la différence lexicale existe, le mot « masculin » est presque toujours plus court (surtout à l’écrit) que le mot « féminin » (« petit, petite », « maçon, maçonne », « ajusteur-outilleur, ajusteuse-outilleuse »), exception, par exemple : « cane » et « canard », et non pas « canarde ») ; par conséquent, le mot « masculin » est souvent plus proche du radical que le mot « féminin ». Donc « les citoyens et citoyennes » ou « les citoyennes et citoyens » sont des formules beaucoup plus efficaces, et plus naturelles (cela dit indépendamment de toute idée de « déconstruction des stéréotypes »), pour valoriser les femmes en tant que membres de la 6t.

Morceaux choisis
*Libération, 25 novembre 2017, chronique de l'écrivain Camille Laurens« nous savons bien qu'il ne faut pas dissocier le sort des canard.e.s de celui des humain.e.s ».
Cette remarque est fondée sur le fait que le 25 novembre est à la fois la Journée pour l'élimination de la violence contre les femmes et la Journée mondiale anti-foie gras.
Dans sa formulation, on a l'impression que la femelle du canard est appelée « canarde » !  Problème : comment écrire inclusivement l'opposition « cane/canard » ? Can.e.ard ? Logiquement en effet, c'est l'élément le plus court (généralement le masculin, ici le féminin) qui devrait venir en premier...



Création : 30 novembre 2017
Mise à jour : 20 décembre 2017
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 27. L'écriture inclusive 1. le point médian
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2017/11/lecriture-inclusive-1-le-point-median.html








jeudi 16 février 2017

10 Jacques Julliard, linguiste indigne d'être loué

Quelques remarques sur une assertion linguistique de Jacques Julliard


Classement : Jacques Julliard, école, linguistique




Référence
*Jacques Julliard, « C’est Peillon qui a raison ! », Marianne,  n° 788 (26 mai 2012)

Présentation
Il s’agit d’un éditorial consacré à la semaine de quatre jours à l’école. Sans me prononcer sur le fond, je noterai que Jacques Julliard fait abondamment usage de lieux communs usuels assortis de métaphores plus ou moins valides (« Jivaros réducteurs de la semaine scolaire », « grand jamboree des faux-culs », « Dr Diafoirus de la pédagogie ») ; de surcroît, il utilise l’atroce apocope « prof » (voir ci-dessous), ce qui est douteux dans un contexte de recherche de l’excellence scolaire !
Mais le plus gênant est son incursion dans le domaine de la linguistique. 

Texte
Il nous dit en effet que : 
« Le français utilise le même mot, « apprendre », pour désigner à la fois l’acte de l’enseignant et l’acte de  l’enseigné, là où les Anglais en possèdent deux – to teach et to learn – et les Allemands aussi – lehren et lernen. Cette confusion est un aveu. L’aveu que les Français ont toujours considéré l’acte éducatif à sens unique, du côté de l’enseignement du prof, jamais du côté de l’apprentissage de l’élève. Pourtant, le bon sens populaire a bien compris que l’apprentissage est une démarche active : "Cette petite apprend bien" »

Commentaires
Cette proposition est critiquable sur deux points : 
1) Il est tout à fait inexact que, d’une façon générale, la similitude des signifiants corresponde à une confusion des signifiés. Un exemple est celui du verbe « louer » (du latin locare) : bien que l’énoncé brut (hors contexte) « louer un appartement », soit ambigu, personne ne confond la position du locataire et celle du bailleur. Et dans la pratique, lorsqu’on parle et qu’on fait des phrases, l’ambiguïté s’atténue, voire disparaît. La phrase « j’ai l’intention de louer un appartement » connote la position de locataire, alors qu’un bailleur dira « j’ai l’intention de louer mon appartement ».
2) En ce qui concerne le verbe « apprendre », l’ambiguïté est encore moins forte : l’énoncé « apprendre l’allemand » connote l’apprenti et non pas le maître (qui « enseigne l’allemand »), ainsi que « apprendre une leçon », mais aussi en construction absolue (l’exemple de Julliard) « j’apprends (tu, il, etc.) », « je suis en train d’apprendre ».
Pour que « apprendre » connote la position du maître, il faut dire : « je vais essayer de lui apprendre un peu d’allemand », « je vais lui apprendre à vivre », « je vais lui apprendre qui est le patron ».
Il semble que les énoncés « verbe seul » et « verbe + complément direct » connotent l’élève tandis que le maître est connoté par un énoncé « verbe + complément indirect (celui-ci connotant justement l’élève) ». 
A proprement parler, aucun énoncé avec « apprendre » n’est réellement ambigu. 

Conclusion
Dans ces conditions, la phrase « les Français ont toujours considéré l’acte éducatif à sens unique, du côté de l’enseignement du prof, jamais du côté de l’apprentissage de l’élève » est infondée; d’ailleurs, quelques mots plus bas, Julliard écrit : « le bon sens populaire a bien compris que l’apprentissage est une démarche active ». On se demande quelles populations peuvent bien être le vecteur du « bon sens populaire » qu’ignorent, avec leur arrogance habituelle, « les Français ».
Quant à la validité historique de cette phrase, j’ai l’impression qu’elle n’est pas bien grande, que tout effort de réflexion pédagogique (depuis Montaigne, les Jésuites, Port-Royal ?) a été fondé sur le souci de mettre en œuvre l’activité d’apprentissage de l’élève (même si ce n’est que récemment que cette activité a été explicitement dévolue à un « sujet apprenant », dit « l'apprenant »).



Création : 29 mai 2012 dans Blogoliot (http://blogoliot.over-blog.com/article-jacques-julliard-un-editorial-qui-n-est-pas-a-louer-106031301.html)
Transfert : 16 février 2017
Mise à jour : 29 septembre 2017
Révision : 2 septembre 2020
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 10 Jacques Julliard, linguiste indigne d'être loué
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2017/02/jacques-julliard-linguiste-indigne.html