mardi 6 novembre 2018

49. L'écriture inclusive 2. L'accord de proximité

A propos de l’écriture « inclusive » : l’accord de proximité


Classement :




Ceci est une suite de la page L'écriture inclusive 1. le point médian.

L’accord de proximité
Selon les thuriféraires de l’écriture inclusive, lorsqu’un mot doit être accordé simultanément avec un mot « masculin » et un mot « féminin », l’accord ne doit plus être « masculin » (comme le demande la « règle » actuelle), mais « masculin » ou « féminin » selon le genre du mot le plus proche.
On nous dit que cette règle existait au XVIIème siècle, avant que l’Académie en décide autrement.
Cette règle fonctionne sans problème dans certains cas.
En revanche, cela va moins bien dans d’autres : par exemple, le vers de Racine cité en faveur de l’accord de proximité (Marianne, 17 novembre 2017, page 90): « Armons nous d’un courage et d’une foi nouvelle ». Dans ce cas, en effet, il ne s’agit pas d’un simple problème d’orthographe (qui n’existe qu’à l’écrit), mais d’un problème d’expression (orale ou écrite). Peut-on, à l’oral, actuellement, utiliser indifféremment « nouveau » (« masculin ») ou « nouvelle » (« féminin ») ? Dans ce cas, en effet, la différence entre le « masculin » et le « féminin » n’est pas seulement orthographique, elle est marquée oralement (c’est le cas de beaucoup d’autres adjectifs : « petit », « grand », « fou », etc.). On peut évidemment dire que personne dans un usage courant actuel ne dirait « armons nous d’un courage et d’une foi nouvelle », ni du reste « armons nous d’une foi et d’un courage nouveau » [notons qu’en français actuel, s’il y a plusieurs mots qualifiés, on mettrait l’adjectif au pluriel].
Je vais donc utiliser un exemple plus réaliste, avec les mots « étudiant », « étudiante », « être », « tous », « présent ».

Cas d'école
Avant de commencer une réunion, le doyen doit demander à ses assesseurs :
« Les étudiants et étudiantes sont-XXs touXXs présentXXs ? »
Dira-t-il :
1) « Les étudiants sont-ils tous présents ? » (amalgame général du genre)
2) « Les étudiants et étudiantes sont-ils tous présents ? » (accord usuel)
3) « Les étudiantes et étudiants sont-ils tous présents ? » (accord de proximité et accord usuel)
4) « Les étudiants et étudiantes sont-elles toutes présentes ? » (accord de proximité)
Il me semble que la phrase 4 ne sera pas prononcée spontanément parce qu’elle serait ressentie comme illogique. Est-ce que ce ressenti serait une « construction », le résultat de « décennies, voire de siècles, de propagande en faveur du genre masculin » ? Il faut reconnaître qu’avec ce type de question, on entre dans une zone de réflexion qui se rapproche de la novlangue, créant une insécurité linguistique qui n’est pas souhaitable (mais qui est probablement l'objectif souhaité par les militants (et militantes) inclusivistes).
En revanche, les phrases 1, 2 et 3 sont spontanément acceptables, mais seule la phrase 3 est conforme à la revendication de « l’accord selon la proximité ».
Donc, l’ « accord de proximité » est acceptable à condition qu’il n’entraîne pas d’illogisme sémantique, ce qui suppose une reformulation de l’expression orale : pour conserver la formulation considérée comme normale (adjectif au masculin), on devra mettre le mot masculin en dernière position de la liste.



Création : 6 novembre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 49. L'écriture inclusive 2. L'accord de proximité
Lien : https://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/11/lecriture-inclusive-2-laccord-de.html








48. Ecriture inclusive : Daniel Schneidermann et l'accord de genre

Quelques remarques sur le positionnement très « rebelle-attitude » de Daniel Schneidermann à propos de l’écriture inclusive


Classement :




Ceci est une suite de la page L'écriture inclusive 1. le point médian.

Référence
*Daniel Schneidermann, Libération, 27 novembre 2017

Présentation
Dans sa chronique hebdomadaire, Schneidermann évoquait l’émission de télévision de Dominique Taddéi à laquelle il avait été récemment invité, en même temps que deux femmes (apparemment).

Texte
« Ses trois invitées (je pratique pour la circonstance l’accord de majorité) étant grosso modo d’accord sur l’existence d’un problème, à propos de la monstration des rapports homme-femme dans le cinéma, il se faisait l’avocat du diable. »

Commentaire
A mon avis, « l’accord de majorité » est acceptable en ce qui concerne des mots dont le référent n’est pas sexué (« chaise », « fauteuil », « lit », « armoire ») ; ces mots ont un « genre (grammatical) » (dit « masculin » ou « féminin »), mais les référents n’ont ni sexe, ni « genre (personnel) ».
En revanche, quand les référents d’une liste sont sexués, ça colle moins bien (« les verrats et les truies sont très grosses ») ; du reste, dans l’exemple de Schneidermann, il ne s’agit que d’orthographe (à l’oral, il n’y a pas de différence entre « ses trois invités » et « ses trois invitées », mais il n'en irait pas de même s’il s’agissait de « ses trois importantes invitées » ? Daniel Schneidermann accepterait-il volontiers d’être catalogué comme « importante invitée » de Taddéi ? (il se croirait obligée [sic] de dire « oui », mais au fond du fond ?)
A moins évidemment qu’il se présente désormais comme « Daniel.le Schneider.mann.frau » ?
Cela dit, rien n'est simple : si la formule « ses trois importants invités » peut convenir en référence à un homme et deux femmes (nonobstant l’écriture inclusive), il n’en va pas de même avec « ses trois beaux invités » (sans doute du fait que le champ sémantique de « beau » est plus sexué que celui d’ « important »). Le résultat est que, en pratique dans un tel cas, cette formule ne sera pas utilisée, on recourra à une formulation plus longue pour signifier qu’un homme et deux femmes peuvent tous les trois être considérés comme « beau » et « belles ».
Cela montre qu’on ne peut pas absolument tout dire dans une langue en respectant un schéma formel contraignant.



Création : 6 novembre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 48. Daniel Schneidermann et l'accord de genre
Lien : https://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/11/daniel-schneidermann-et-laccord-de-genre.html








mercredi 3 octobre 2018

47. Sophie Rabau 3. Le viol de Carmen : analyse

Sur un développement de Sophie Rabau à propos de Carmen de Prosper Mérimée


Classement : littérature française ; féminisme 




Ceci est une suite de la page Sophie Rabau 2. Le viol de Carmen, dans laquelle je reproduis le passage de l’article de Rabau concernant Carmen.

Référence
*Sophie Rabau, « Des blancs qui en disent long », Le Nouveau Magazine Littéraire, n° 2, février 2018, pages 30-31

Analyse
Je ne me réfère ci-dessous qu’à ce que l’auteur énonce dans l’article, sans tenir compte du contenu du livre qu’il a consacré à Carmen (d’autant que je ne l’ai pas lu).
1) Un curieux rapport au texte en général, au texte de Mérimée en particulier
Rabau commence par une citation (« Carmen sera toujours libre ») dont la référence est très vague (« Carmen, de Prosper Mérimée »). Elle est effectivement extraite de Carmen : il s’agit d’une parole prononcée par Carmen elle-même, à la fin du roman (une page avant la fin du récit), et qui fait donc partie du « passage curieux » sur lequel Rabau affirme qu’ « elle est tombée » (ailleurs dans l’article, elle écrit que « Nausicaa tombe sur Ulysse complètement nu » : Que de chutes chez Mme Rabau ! En l’occurrence, la formule est tout à fait inappropriée : « tomber sur » signifie « trouver quelque chose par hasard » ou « rencontrer quelqu'un de façon imprévue ». Or Carmen est un texte dont l’édition ne pose pas de problème : donc, elle n’est pas « tombée sur un passage curieux », elle a simplement réinterprété un passage que toute personne lisant Carmen a pu lire (depuis 1847). Ou bien, cela signifie-t-il dire que Rabau n’aurait lu Carmen que récemment ? On pourrait le penser quand on la voit s’étonner
1) que chez Mérimée, Carmen soit mariée ;
2) que le dispositif littéraire de Mérimée soit un récit dans le roman, le récit que fait José Navarro à un narrateur à la première personne (archéologue amateur parcourant l’Espagne, un double de Mérimée). Cela donne l’impression que Rabau ne connaissait Carmen que par l’opéra de Bizet et qu’elle n’a pris connaissance que récemment de l’œuvre de Mérimée.

2) La rhétorique de Rabau
On peut se demander pourquoi elle emploie (à deux reprises) la formule «  Passons » :
« Carmen est mariée chez Mérimée, mais passons »
« chez Mérimée c’est José qui raconte à un autre homme l’histoire de la libre Carmen, mais passons de nouveau »
On emploie cette expression pour indiquer qu’on trouve quelque chose bizarre, mais qu’on ne va pas en parler parce qu’il y a des choses plus importantes à dire. En l’occurrence, il n’y a rien de « bizarre » dans ces deux points !
Par ailleurs, elle joue le rôle de la « candide » :
« sans que je parvienne à me l’expliquer et sans que Mérimée se soucie de justifier ce curieux revirement, Carmen accepte de suivre José avec une docilité dont elle n’est pas exactement coutumière »
Ceci tout en utilisant un bien peu utile superlatif :
 « ce changement d’humeur de Carmen est sûrement l’un des plus mal motivés de la littérature mondiale ».
Sûrement… D’autant plus sûrement que cette phrase ne veut rien dire.

3) Une présentation biaisée des événements du récit
« elle est amoureuse d’un autre, un picador nommé Lucas, et envisage de se libérer un peu plus en réglant son compte à José, devenu encombrant »
En fait, elle a fait une seule fois cette menace à José, et cela a eu lieu avant la rencontre de Lucas (qui ne s'appelle pas Escamillo chez Mérimée, mais passons...).
« Carmen se rend dans une maison que José connaît – drôle de manière d’échapper à un amant jaloux et violent que de se rendre là où il peut vous trouver »
En fait, ils se sont quittés à Séville ; José est parti en expédition tandis que Carmen venait à Cordoue ; elle n’a pas de raison de supposer que José est finalement venu à Cordoue la chercher ; la remarque de Rabau n’a aucun intérêt. Par ailleurs, jusqu'à ce moment du récit, il n'y a pas eu de violence de José envers Carmen.

4) Une théorie littéraire dépassée
Le passage consacré à Carmen repose sur une analyse psychologique du personnage de Carmen : Rabau estime que le « comportement » de Carmen à la fin du récit (soumission à José) est contradictoire avec son « caractère » (goût de la liberté, etc.). Je retrouve là les analyses qu'on avait à faire au lycée quand on devait étudier le « caractère » de tel ou tel personnage des pièces de Molière, Racine ou Corneille. Il me semble que ce point de vue (qui était justifié sur un plan pédagogique) était déjà obsolète dans la théorie de la littérature de cette époque.
En fait, l’analyse du « caractère » d’un personnage suppose que ce personnage a ou pourrait avoir un référent dans la réalité. Rabau se place sur ce plan en cherchant quel acte réel a pu provoquer un aussi grand changement dans le « caractère » de Carmen.

5) Une hypothèse mal étayée
Rabau nous dit que l’événement explicatif (occulté par Mérimée : « Il est temps de sortir hors du blanc narratif où l’a enfoui Mérimée ce récit absent qui rend tout tristement cohérent ») est le viol de Carmen (« Carmen a été violée ») par José (« dans Carmen, c’est le violeur qui raconte l’histoire et [...] il ne va sans doute pas donner cette explication »).
Pour mieux étayer son propos, Rabau utilise la description par Virginie Despentes d’un viol qu’elle aurait subi pour prouver qu’au cours d’un viol, une femme est totalement réduite à l’impuissance.
Cela suppose :
a) Que Despentes a réellement été violée (ce que Rabau ne prend pas la peine d’indiquer) ;
b) Que toute femme violée se comporte comme celle du récit de Despentes (elle pourrait prendre un couteau, mais est incapable de le faire) ;
c) Que l’impuissance au cours du viol se prolonge après le viol.
Il est évident que ce récit de Despentes n’a aucune valeur pour prouver quoi que ce soit en ce qui concerne Carmen.

A suivre
*Le récit de Mérimée



Création : 3 octobre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 47. Sophie Rabau 3. Le viol de Carmen : analyse
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/10/sophie-rabau-3-le-viol-de-carmen-analyse.html








lundi 1 octobre 2018

46. Guillaume Erner, les livres et les bouquins

A propos d’une remarque de Guillaume Erner sur les bibliothèques universitaires françaises et américaines


Classement :




Référence
*Guillaume Erner, « Les étudiants cuisinés à la sauce mépris », Charlie Hebdo n° 1341, 4 avril 2018, page 7

L’auteur
Né en 1968; Docteur en sciences sociales, animateur des Matins de France Culture, chroniqueur à Charlie Hebdo depuis 2015.

Document 1 : Guillaume Erner à propos des bibliothèques universitaires françaises et américaines
Je cite le début de l’article :
« Si vous pensez que l’université française est pauvre, c’est que vous n’êtes jamais allé dans une faculté américaine. Parce que si tel était le cas, vous sauriez que nos établissements ne sont pas pauvres, mais misérables. A la base, il y a un problème de budget : un étudiant français « coûte » de huit à dix fois moins cher que son camarade américain. Et cela se voit : le test comparatif de deux bibliothèques universitaires ne laisse aucun doute sur ce point. Aux Etats-Unis, dans la plus humble des facs, des milliers de livres, en accès libre. En France, des poignées de bouquins qui se battent en duel, qu’il faut réclamer à un guichet. ».

Document 2 : photographies d’une bibliothèque universitaire française
Il s’agit de la BU Lettres de l’université de Nantes, photos prises le 11 avril 2018 :
1) salle 21 (une des quatre grandes salles de cette bibliothèque, celle consacrée à l'histoire)

2) revues en accès libre.

Analyse
Ces deux photos démentent la phrase d’Erner « En France, des poignées de bouquins qui se battent en duel, qu’il faut réclamer à un guichet » : dans la BU d’une université moyenne, on trouve des centaines de livres consacrés à la discipline « histoire » et des dizaines de revues en accès libre.
Ajoutons qu’à l’université de Nantes, il y a aussi une bibliothèque de section d'Histoire qui offre d’autres centaines d’ouvrages en accès libre (mais dans un espace moins confortable? plus restreint).
Quant aux autres sections, elles bénéficient aussi de rayonnages raisonnablement garnis.
Pour ce que j’en sais, il en va de même dans les autres universités.

Commentaire
Erner a donc écrit une sottise sur les BU françaises ; ce qu’il évoque, c’est la bibliothèque d’une école primaire des années 1950 ou la « bibliothèque de classe » d’une classe de lycée dans les années 1960 (deux choses que j’ai personnellement connues) : pas une bibliothèque actuelle de collège ou de lycée, et bien entendu pas une bibliothèque universitaire actuelle.
Il est possible que les BU françaises soient en moyenne moins dotées que les BU américaines ; mais de là à présenter cet écart en des termes aussi ineptes…
Quel but recherche Erner en énonçant de telles âneries dans Charlie Hebdo ?

Note 1
Du reste, est-ce qu’un étudiant américain coûte vraiment dix fois plus cher qu’un étudiant américain ? (Notons que son admiration inconditionnelle pour les Etats-Unis, où il voit « des livres » alors qu’en France, il ne voit que « des bouquins », l’amène à omettre un détail : l’endettement massif des étudiants américains).
Note 2
Erner dira peut-être pour sa défense que l’université de Nantes n’est pas « la plus humble des facs » françaises. Dans ce cas, il lui revient de prouver qu’il existe en France des BU où on ne trouve que « des poignées de bouquins qui se battent en duel, qu’il faut réclamer à un guichet » !



Création : 1° octobre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 46. Guillaume Erner, les livres et les bouquins
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/10/guillaume-erner-les-livres-et-les.html







samedi 15 septembre 2018

45. Sophie Rabau 2. Le viol de Carmen : l'article de Rabau

Sur un développement de Sophie Rabau à propos de Carmen de Prosper Mérimée


Classement : littérature grecque ; féminisme 




Ceci est une suite de la pagLe cas Sophie Rabau : Ulysse et les sophismes de Sophie, dans lequel j'étudie une question posée par Mme Rabau : Ulysse n'aurait-il pas violé Nausicaa au chant VI de l'Odyssée ?
Je m'intéresse maintenant le coeur de son article : Carmen n'aurait-elle pas été violée, elle aussi (à moins que ce ne soit Carmen).

Référence
*Sophie Rabau, « Des blancs qui en disent long », Le Nouveau Magazine Littéraire, n° 2, février 2018, pages 30-31

L’auteur
Il est présenté par le magazine comme « enseignante-chercheuse à l’université Paris-III » et auteur des ouvrages suivants : « B. comme Homère, L’Invention de Victor B., et tout récemment Carmen pour changer » (Victor B. = Victor Bérard).
Sur le site de l’université Paris-3 (lien), on apprend qu’il est « directeur de recherche en littérature comparée ». Ses « domaines de recherche » sont définis comme suit: « Théorie littéraire et littérature antique gréco-latin[e], en particulier théorie de l'interprétation et de la philologie classique, théorie des textes possibles et critique créative, intertextualité. Poétique du récit. »

Présentation de l’article
Dans cet article, Rabau prétend découvrir que nombre d’héroïnes célèbres de la littérature ont subi un viol, occulté par l’auteur, mais détectables grâce à des indices ténus. Elle conclut en lançant un nouveau hashtag #balancetonporcdanslafiction, qui est, je l’espère, d’un trait d’humour ; mais le reste de l’article semble tout à fait sérieux (ou alors elle cache bien son jeu).
Pour sa démonstration, elle s’appuie principalement sur Carmen de Prosper Mérimée, qu’elle analyse assez longuement : selon elle, le texte de Mérimée révèle (négativement) que Carmen a certainement été violée par don José.

Texte 1 : la démonstration par Rabau du viol de Carmen
En gras : les passages particulièrement intéressants
« C’est entendu, « Carmen sera toujours libre (1) ». Tellement libre qu’elle préfère mourir, tuée par don José, son amant, plutôt que renoncer à sa liberté chérie. Des esprits chagrins pourraient faire remarquer qu’il est des manières plus heureuses et surtout plus… libres d’être libre. Cette mort est fatale, tragique, inévitable. Carmen se soumet au destin, auquel elle ne peut échapper. Etrange liberté, mais c’est là toute la tragédie de Carmen : pour rester libre, elle doit mourir, elle n’a pas le choix.
Elle n’a pas le choix ? Je le croyais, moi aussi, jusqu’à tomber sur un curieux passage de la nouvelle de Mérimée, un de ces moments que l’on passe un peu vite pour arriver à la grande scène finale : don José, le poignard, la mort. Carmen, à ce point du récit, est pour le coup vraiment libre : elle s’est libéré de son mari, Garcia dit le Borgne (Carmen est mariée chez Mérimée, mais passons), tué par José sur son insistante suggestion : elle est amoureuse d’un autre, un picador nommé Lucas, et envisage de se libérer un peu plus en réglant son compte à José, devenu encombrant. En attendant elle part aux courses de taureaux. Mais voici qu’à Cordoue Lucas est victime d’un accident de corrida – on ne sait pas s’il vivra.
UN CURIEUX REVIREMENT  
A partir de là, tout devient étrange, si l’on s’en tient au récit de José (chez Mérimée c’est José qui raconte à un autre homme l’histoire de la libre Carmen, mais passons de nouveau). Carmen se rend dans une maison que José connaît – drôle de manière d’échapper à un amant jaloux et violent que de se rendre là où il peut vous trouver. Alors sans que je parvienne à me l’expliquer et sans que Mérimée se soucie de justifier ce curieux revirement, Carmen accepte de suivre José avec une docilité dont elle n’est pas exactement coutumière : « Vers deux heures du matin, Carmen revint, et fut un peu surprise de me voir. – Viens avec moi, lui dis-je. –Eh bien ! dit-elle, partons ! – J’allai prendre mon cheval, je la mis en croupe, et nous marchâmes tout le reste de la nuit sans nous dire un seul mot. »
La rebelle suit José sans un mot sur son cheval ; un peu plus bas, la bohémienne éprise de liberté ne fuit pas quand José lui en donne l’occasion ; la menteuse, « qui a toujours menti », dit José, ne veut pas, dit-elle, « se donner la peine de faire quelque mensonge ». Carmen la joue déprimée : « A présent, je n’aime plus rien, et je me hais pour t’avoir aimé. » Dont acte : Carmen, qui la veille assistait toute joyeuse à une course de taureaux, n’aime plus personne.
Pour tout dire, ce changement d’humeur de Carmen est sûrement l’un des plus mal motivés de la littérature mondiale. Pourquoi ne part-elle pas ? Parce que, dit José, « elle ne voulait pas que l’on pût dire que je lui avais fait peur ». Mais depuis quand José fait-il peur à Carmen ? Et d’ailleurs quel est ce « on » ? Qui donc pourrait dire que Carmen a eu peur ? Aucun témoin n’assiste à la scène. Pourquoi ne ment-elle pas ? Car elle ne veut pas s’en donner la peine. Mais depuis quand Carmen a-t-elle de la peine à mentir ? Mérimée met tout de suite une nouvelle raison dans la bouche de son héroïne : « Comme mon rom, tu as le droit de tuer ta romi. » Certes, mais la romi en question a envisagé, quelques jours plus tôt, de faire tuer son rom. Tout cela ne va pas très bien. Il se pourrait même que tout cela aille assez mal.
A ma connaissance, il est un seul cas où une femme, si libre et vivante soit-elle, peut tout à coup renoncer à se défendre et se laisser maltraiter ou tuer passivement. Au début du XXI° siècle, Virginie Despentes, une femme elle-même assez libre, a raconté le viol dont elle a été victime (2). Elle évoque le couteau juste à portée de main : un tout petit geste, et elle tue celui qui est en train de la violer, mais rien, c’est l’effet du viol, aucune réaction, impossible de se soustraire, de contrer l’agression, une impuissance absolue, l’impression que cela devait arriver (tu vas me tuer, c’est le destin), une absence à soi-même (« je n’aime plus rien »). C’est la même histoire dans Carmen, la fuite à portée de main, et rien… Si ce n’est que, dans Carmen, c’est le violeur qui raconte l’histoire et qu’il ne va sans doute pas donner cette explication-là. Il est temps de dire haut et fort ce qui s’est passé entre le moment où Carmen amoureuse et flamboyante quitte les arènes et celui où elle suit José sans protester. Il est temps de sortir hors du blanc narratif où l’a enfoui Mérimée ce récit absent qui rend tout tristement cohérent : Carmen a été violée.
(1) Carmen (1847), Prosper Mérimée, éditions Flammarion, 1973
(2) King Kong Théorie, Virginie Despentes, éditions Grasset, 2006 »

Analyse
A venir



Création : 15 septembre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 45. Sophie Rabau 2. Le viol de Carmen
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/09/sophie-rabau-2-le-viol-de-carmen.html








dimanche 2 septembre 2018

44. A propos de la garantie des dépôts bancaires

A propos d’une conception défaitiste et inepte de cette garantie




Classement : économie






Référence
*Site Droit-Finances, « La garantie des dépôts bancaires en cas de faillite », 2 septembre 2018 (lien)

La page explique les modalités de la garantie des dépôts à hauteur de 100 000 euros et se termine par deux paragraphes très intéressants :

Texte
« Cette procédure n'est pourtant qu'hypothétique. Elle repose en effet sur l'intervention du Fonds garantie des dépôts censé garantir les comptes des clients. Or, le montant actuel du Fonds de garantie des dépôts est aujourd'hui fixé à environ 2 milliards d'euros. Un montant très insuffisant en cas de crise financière généralisée.
En théorie, cette garantie de 100 000 euros ne concernerait en effet que 2 000 000 000 / 100 000 = 20 000 clients. Un nombre bien loin des millions de déposants français dont le montant total des dépôts avoisinerait les 2 000 milliards d'euros. »

Commentaire
Les auteurs de cette page ont une conception curieuse de l’économie : pour eux, il faudrait, en cas de crise généralisée, que le Fonds de garantie dispose de 2 000 milliards d'euros, pour faire face à toutes les demandes de remboursements.
Il ne leur vient pas à l’esprit de se poser une simple question : sous quelle forme auraient lieu ces remboursements ?
Deux possibilités :
a) par chèque ou virement bancaire, auquel cas l’argent se retrouverait sur un dépôt (c'est-à-dire la même situation qu’avant le remboursement) ;
b) en billets de banque, mais dans ce cas qu’est-ce les heureux déposants feraient de ces 2 000 milliards en liquide ? Les cacher dans un matelas en attendant que l’inflation en détruise peu à peu la valeur (ou que surviennent de pires avanies : incendie, cambriolage, etc.) ? Faire des achats à tout va, ce qui ne manquerait pas de lancer l’inflation ! Les exfiltrer vers un paradis fiscal pour profiter d’une législation business-friendly ? Je suppose qu’il y aurait un minimum de contrôle des changes sur des fonds « garantis »
c) en or, si on aime les contes de fées (le problème de quoi faire de tout cet or n'étant pas résolu magiquement).

Il est bien évident que la garantie des dépôts ne signifie pas le remboursement immédiat de la totalité des fonds garantis. Cela signifie que l’Etat garantissant ces dépôts à long terme (au-dessous d’un plafond donné), le Fonds de garantie n’a besoin de couvrir que les demandes d’argent effectives (si par exemple quelqu'un veut acheter comptant une voiture). Je ne sais pas si la somme de 2 milliards d’euros serait suffisante pour faire face aux besoins provoqués par une crise généralisée, mais il est probable qu’elle suffirait  lors de la faillite d’une seule banque…

Conclusion
Pas de panique !
A bas le capitalisme financier !
Vive l’intervention de l’Etat !



Création : 2 septembre 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 44. A propos de la garantie des dépôts bancaires
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/09/la-garantie-des-depots-bancaires.html







mercredi 4 juillet 2018

43. Verbiage bourdieusien sur France Culture

Quelques remarques à propos de l'émission Rue des écoles de Louise Tourret


Classement : bourdieusisme médiatique




Référence
*Louise Tourret, « Université: comment démocratiser la réussite ? », Rue des écoles, 24 juin 2018 (lien).

Diatribe
L’autre jour, à 17 h 10, j’allume mon autoradio et je tombe sur France Culture, une émission qui parle de l’école. « Chic, du verbiage bourdieusien… Combien de temps je vais tenir ? ».
Pas longtemps.
Il s’agissait d’un sociologue qui a fait une enquête à partir de données exceptionnelles à l’échelle mondiale (le suivi d’une cohorte d’élèves de Sixième).
Etudiant la réussite à l’université des membres de cette cohorte, il s’est aperçu (chose à peine croyable) que « Ce n’est pas réparti au hasard, ce ne sont pas les enfants de profs qui restent à la fac avec des difficultés »… Là, il a oublié de dénoncer « les enfants de cadres ».
Quelques minutes plus tard, il évoque d’autres trouvailles incroyables, obtenues en croisant plein de paramètres, pas seulement l’origine sociale : par exemple, la réussite à l’université « n’est pas du tout la même si on a eu le bac avec mention Bien ou avec mention Passable »…
Oui ? Vraiment ?
Peut-être que ceux qui ont eu une mention Bien bénéficient d’un passe-droit (occulte) durant le reste de leurs études ?
Sinon, on ne voit pas comment de telles choses pourraient arriver.
A ce stade, j’ai préféré basculer sur France Musique (au moins, dans la musique, de la pensée est toujours présente).

Envoi
Cela fait longtemps que je n'écoute plus l'émission de Tourret, distillatrice de lieux communs bourdieusiens depuis des années, voire des décennies, avec notamment son acolyte, Claude Lelièvre... 
Tombé dessus par hasard, j'ai pu constater que non, elle n'a pas changé...



Création : 4 juillet 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 43. Verbiage bourdieusien sur France Culture
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.com/2018/07/verbiage-bourdieusien-sur-france-culture.html