mercredi 20 juin 2018

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Les Malheurs de Sophisme 

(critique de la déraison médiatique)



par 



Jacques Richard


Dernier article : 20 juin 2018



39. Sciences et avenir des mathématiques

A propos d’une ineptie conceptuelle concernant l’enseignement des mathématiques, proférée dans Sciences et Avenir par un universitaire, Rémi Brissiaud


Classement :


*« Qu’est-ce que la méthode de Singapour ? », Sciences et Avenir, n° 854, avril 2018, page 112

Présentation
Cet article a pour objet de mettre en valeur Singapour autrement que sur le plan de l’esclavage au travail et de déprécier parallèlement les performances éducatives de la France.

Rhétorique
« [ce] pays, la république de Singapour, caracole en tête des classements internationaux en mathématiques. »
« il occupe notamment la première place du podium au fameux test Pisa, là où les collégiens français se hissent péniblement au niveau de la moyenne mondiale. »
On voit le genre. Très scientifique, tout ça !
En particulier, je ne vois pas pourquoi le niveau de la moyenne mondiale est considéré de façon dépréciative (« se hissent péniblement »).

Une erreur conceptuelle
L’auteur de l’article cite une personnalité du monde pédagogique, Rémi Brissiaud, qui, dans le même esprit (« La France, c’est nul ») énonce une sottise caractérisée : « Demandez à un petit enfant de poser 4 jetons sur une table. Il les sortira un par un, en annonçant un, deux, trois, quatre, […]. Puis demandez-lui d’en poser 5.Un enfant qui a appris les maths par « comptage-numérotage », comme le recommande la version française, sera incapable de savoir qu’il suffit de rajouter un jeton supplémentaire pour arriver à 5. Il remettra tous les jetons dans le paquet et recommencera à ânonner « un, deux, trois, quatre, cinq »

Analyse
Je passe sur la translation d’« annoncer » à « ânonner », qui est aussi des plus scientifiques.
Mais surtout Rémi Brissiaud se moque du monde. Si la consigne est « Maintenant, pose 5 jetons sur la table », il est logique que l’enfant recommence à zéro !
Ce que Brissiaud considère comme la « bonne solution » (la solution « singapourienne »), c’est la réponse à la consigne : « Maintenant qu’il y a 4 jetons sur la table, comment feras-tu pour qu’il y en ait 5 ? »
Confronté à cette consigne, il n’est pas impossible du tout que l’écolier français (tout stupide qu’il soit) pense (ou dise, ou annonce, ou ânnone) simplement « quatre, cinq » et pose le jeton supplémentaire sur la table.
Quand on fait de la pédagogie, la moindre des choses est d’ajuster les demandes et les réponses !

Conclusion
Marrants, ces universitaires (Brissiaud est « chercheur en science cognitive à l’université de Pontoise ») qui s’emmêlent les pinceaux avec un cas des plus simples.
Je ne remets pas en question pour autant l’intérêt éventuel de la méthode utilisée à Singapour pour enseigner les mathématiques, mais en faire la promotion de façon aussi inepte, c’est le pompon !



Création : 20 juin 2018
Mise à jour :
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Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 39. Sciences et avenir des mathématiques
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lundi 18 juin 2018

38. L'affaire Kamel Daoud : la tribune de Kamel Daoud

Quelques remarques à propos d’une tribune de Kamel Daoud sur les événements de Cologne et de la polémique qui en est résulté


Classement : islam ; critique de l'islam




Fin janvier 2016, une tribune de l’écrivain algérien, consacrée aux événements de Cologne (31 décembre 2015-1° janvier 2016). Ces événements font l’objet d’une polémique, en France comme en Allemagne et dans d’autres pays ; la tribune de Kamel Daoud (algérien laïc vivant et écrivant en Algérie) va faire l’objet d’une polémique spécifique, à travers la réponse, parue quelques jours après, de plusieurs intellectuels qui l’accusent entre autres d’islamophobie,.
Je reproduis ci-dessous le texte de Kamel Daoud publié par Le Monde (une version italienne avait été publiée auparavant dans La Repubblica).

Référence
*Kamel Daoud, « Cologne, lieu de fantasmes », Le Monde, 31 janvier 2016, disponible en ligne (lien)

Texte
En gras : les phrases ou parties de phrases qui feront l’objet de commentaires.
« Cologne, lieu de fantasmes
Que s’est-il passé à Cologne la nuit de la Saint-Sylvestre ? On peine à le savoir avec exactitude en lisant les comptes rendus, mais on sait – au moins – ce qui s’est passé dans les têtes. Celle des agresseurs, peut-être ; celle des Occidentaux, sûrement.
Fascinant résumé des jeux de fantasmes. Le « fait » en lui-même correspond on ne peut mieux au jeu d’images que l’Occidental se fait de l’« autre », le réfugié-immigré : angélisme, terreur, réactivation des peurs d’invasions barbares anciennes et base du binôme barbare-civilisé. Des immigrés accueillis s’attaquent à « nos » femmes, les agressent et les violent.
Cela correspond à l’idée que la droite et l’extrême droite ont toujours construite dans les discours contre l’accueil des réfugiés. Ces derniers sont assimilés aux agresseurs, même si l’on ne le sait pas encore avec certitude. Les coupables sont-ils des immigrés installés depuis longtemps ? Des réfugiés récents ? Des organisations criminelles ou de simples hooligans ? On n’attendra pas la réponse pour, déjà, délirer avec cohérence. Le « fait » a déjà réactivé le discours sur « doit-on accueillir ou s’enfermer ? » face à la misère du monde. Le fantasme n’a pas attendu les faits.

Le rapport à la femme
Angélisme aussi ? Oui. L’accueil du réfugié, du demandeur d’asile qui fuit l’organisation Etat islamique ou les guerres récentes pèche en Occident par une surdose de naïveté : on voit, dans le réfugié, son statut, pas sa culture ; il est la victime qui recueille la projection de l’Occidental ou son sentiment de devoir humaniste ou de culpabilité. On voit le survivant et on oublie que le réfugié vient d’un piège culturel que résume surtout son rapport à Dieu et à la femme.
En Occident, le réfugié ou l’immigré sauvera son corps mais ne va pas négocier sa culture avec autant de facilité, et cela, on l’oublie avec dédain. Sa culture est ce qui lui reste face au déracinement et au choc des nouvelles terres. Le rapport à la femme, fondamental pour la modernité de l’Occident, lui restera parfois incompréhensible pendant longtemps lorsqu’on parle de l’homme lambda.
Il va donc en négocier les termes par peur, par compromis ou par volonté de garder « sa culture », mais cela changera très, très lentement. Il suffit de rien, du retour du grégaire ou d’un échec affectif pour que cela revienne avec la douleur. Les adoptions collectives ont ceci de naïf qu’elles se limitent à la bureaucratie et se dédouanent par la charité.
Le réfugié est-il donc « sauvage » ? Non. Juste différent, et il ne suffit pas d’accueillir en donnant des papiers et un foyer collectif pour s’acquitter. Il faut offrir l’asile au corps mais aussi convaincre l’âme de changer. L’Autre vient de ce vaste univers douloureux et affreux que sont la misère sexuelle dans le monde arabo-musulman, le rapport malade à la femme, au corps et au désir. L’accueillir n’est pas le guérir.

Le rapport à la femme est le nœud gordien, le second dans le monde d’Allah. La femme est niée, refusée, tuée, voilée, enfermée ou possédée. Cela dénote un rapport trouble à l’imaginaire, au désir de vivre, à la création et à la liberté. La femme est le reflet de la vie que l’on ne veut pas admettre. Elle est l’incarnation du désir nécessaire et est donc coupable d’un crime affreux : la vie.
C’est une conviction partagée qui devient très visible chez l’islamiste par exemple. L’islamiste n’aime pas la vie. Pour lui, il s’agit d’une perte de temps avant l’éternité, d’une tentation, d’une fécondation inutile, d’un éloignement de Dieu et du ciel et d’un retard sur le rendez-vous de l’éternité. La vie est le produit d’une désobéissance et cette désobéissance est le produit d’une femme.
L’islamiste en veut à celle qui donne la vie, perpétue l’épreuve et qui l’a éloigné du paradis par un murmure malsain et qui incarne la distance entre lui et Dieu. La femme étant donneuse de vie et la vie étant perte de temps, la femme devient la perte de l’âme. L’islamiste est tout aussi angoissé par la femme parce qu’elle lui rappelle son corps à elle et son corps à lui.

La liberté que le réfugié désire mais n’assume pas
Le corps de la femme est le lieu public de la culture : il appartient à tous, pas à elle. Ecrit il y a quelques années à propos de la femme dans le monde dit arabe : « A qui appartient le corps d’une femme ? A sa nation, sa famille, son mari, son frère aîné, son quartier, les enfants de son quartier, son père et à l’Etat, la rue, ses ancêtres, sa culture nationale, ses interdits. A tous et à tout le monde, sauf à elle-même. Le corps de la femme est le lieu où elle perd sa possession et son identité. Dans son corps, la femme erre en invitée, soumise à la loi qui la possède et la dépossède d’elle-même, gardienne des valeurs des autres que les autres ne veulent pas endosser par [pour] leurs corps à eux. Le corps de la femme est son fardeau qu’elle porte sur son dos. Elle doit y défendre les frontières de tous, sauf les siennes. Elle joue l’honneur de tous, sauf le sien qui n’est pas à elle. Elle l’emporte donc comme un vêtement de tous, qui lui interdit d’être nue parce que cela suppose la mise à nu de l’autre et de son regard. »

Une femme est femme pour tous, sauf pour elle-même. Son corps est un bien vacant pour tous et sa « malvie » à elle seule. Elle erre comme dans un bien d’autrui, un mal à elle seule. Elle ne peut pas y toucher sans se dévoiler, ni l’aimer sans passer par tous les autres de son monde, ni le partager sans l’émietter entre dix mille lois. Quand elle le dénude, elle expose le reste du monde et se retrouve attaquée parce qu’elle a mis à nu le monde et pas sa poitrine. Elle est enjeu, mais sans elle ; sacralité, mais sans respect de sa personne ; honneur pour tous, sauf le sien ; désir de tous, mais sans désir à elle. Le lieu où tous se rencontrent, mais en l’excluant elle. Passage de la vie qui lui interdit sa vie à elle.
C’est cette liberté que le réfugié, l’immigré, veut, désire mais n’assume pas. L’Occident est vu à travers le corps de la femme : la liberté de la femme est vue à travers la catégorie religieuse de la licence ou de la « vertu ». Le corps de la femme est vu non comme le lieu même de la liberté essentielle comme valeur en Occident, mais comme une décadence : on veut alors le réduire à la possession, ou au crime à « voiler ».
La liberté de la femme en Occident n’est pas vue comme la raison de sa suprématie mais comme un caprice de son culte de la liberté. A Cologne, l’Occident (celui de bonne foi) réagit parce qu’on a touché à « l’essence » de sa modernité, là où l’agresseur n’a vu qu’un divertissement, un excès d’une nuit de fête et d’alcool peut-être.
Cologne, lieu des fantasmes donc. Ceux travaillés des extrêmes droites qui crient à l’invasion barbare et ceux des agresseurs qui veulent le corps nu car c’est un corps « public » qui n’est propriété de personne. On n’a pas attendu d’identifier les coupables, parce que cela est à peine important dans les jeux d’images et de clichés. De l’autre côté, on ne comprend pas encore que l’asile n’est pas seulement avoir des « papiers » mais accepter le contrat social d’une modernité.
Le problème des « valeurs »
Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ». A tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs « fidèles » : descriptions d’un paradis plus proche du bordel que de la récompense pour gens pieux, fantasme des vierges pour les kamikazes, chasse aux corps dans les espaces publics, puritanisme des dictatures, voile et burka.
L’islamisme est un attentat contre le désir. Et ce désir ira, parfois, exploser en terre d’Occident, là où la liberté est si insolente. Car « chez nous », il n’a d’issue qu’après la mort et le jugement dernier. Un sursis qui fabrique du vivant un zombie, ou un kamikaze qui rêve de confondre la mort et l’orgasme, ou un frustré qui rêve d’aller en Europe pour échapper, dans l’errance, au piège social de sa lâcheté : je veux connaître une femme mais je refuse que ma sœur connaisse l’amour avec un homme.
Retour à la question de fond : Cologne est-il le signe qu’il faut fermer les portes ou fermer les yeux ? Ni l’une ni l’autre solution. Fermer les portes conduira, un jour ou l’autre, à tirer par les fenêtres, et cela est un crime contre l’humanité.
Mais fermer les yeux sur le long travail d’accueil et d’aide, et ce que cela signifie comme travail sur soi et sur les autres, est aussi un angélisme qui va tuer. Les réfugiés et les immigrés ne sont pas réductibles à la minorité d’une délinquance, mais cela pose le problème des « valeurs » à partager, à imposer, à défendre et à faire comprendre. Cela pose le problème de la responsabilité après l’accueil et qu’il faut assumer. »

A venir
*Analyse de la tribune de Kamel Daoud
*Texte de la tribune contre Kamel Daoud
*Analyse de la tribune contre Kamel Daoud
*Présentation des auteurs de la tribune contre Kamel Daoud



Création : 18 juin 2018
Mise à jour :
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Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 38. L'affaire Kamel Daoud : la tribune de Kamel Daoud
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vendredi 25 mai 2018

37. Ulysse et les sophismes de Sophie

Sur une assertion de Mme Sophie Rabau à propos de L’Odyssée


Classement : littérature grecque ; féminisme 




Référence
*Sophie Rabau, « Des blancs qui en disent long », Le Nouveau Magazine Littéraire, n° 2, février 2018, pages 30-31
*Homère, L’Odyssée, Chant VI, traduction de Leconte de Lisle, dans Wikisource (lien)

L’auteur
Selon le site de l’université Paris-3 (lien), Sophie Rabau est directeur de recherche en littérature comparée.
Ses « domaines de recherche » sont définis comme suit: « Théorie littéraire et littérature antique gréco-latin[e], en particulier théorie de l'interprétation et de la philologie classique, théorie des textes possibles et critique créative, intertextualité. Poétique du récit. »
Soit.

L'article : Rabau, Carmen et don José
Dans l’article dont elle est l’auteur, Rabau prétend découvrir que nombre d’héroïnes célèbres ont subi un viol, occulté par l’auteur, mais détectables grâce à des indices ténus. Elle conclut en lançant un nouveau hashtag #balancetonporcdanslafiction, qui est, je l’espère, d’un trait d’humour ; mais le reste de l’article semble tout à fait sérieux (ou elle cache bien son jeu).
Pour sa démonstration, elle s’appuie principalement sur Carmen de Prosper Mérimée, qu’elle analyse assez longuement. Etant donné que dans cette nouvelle, le narrateur (un Français voyageant en Espagne) reçoit les confidences de don José qui raconte l’histoire de ses relations avec Carmen, on peut admettre qu’à certains moments, don José puisse occulter certains faits gênants. Sophie Rabau analyse en particulier un épisode au cours duquel Carmen tombe d’un jour à l’autre dans un état de tristesse et de soumission à don José ; elle estime que la seule explication de ce changement, c’est que don José l’a violée, mais n’en dit évidemment rien au narrateur. Elle évoque, pour étayer ce point de vue, sur la description de son viol par Virginie Despentes il y a quelques années.
Ce point peut être soumis à discussion ; il faudrait cependant voir si l’auteur, Mérimée, a disposé des indices corroborant réellement l’hypothèse de Rabau.
Ce qui va moins bien, c’est lorsque Rabau étend sa supposition à d’autres œuvres, notamment à l’Odyssée, chant VI, qui raconte la rencontre d’Ulysse naufragé avec Nausicaa, fille du roi des Phéaciens : elle présente ainsi cet épisode, juste après avoir « traité » le cas de Médée :

Texte 1 : Sophie Rabau sur la rencontre d'Ulysse et Nausicaa
 Ce court passage consacré à L’Odyssée est mis en exergue par le magazine :

Critique
Cette dernière phrase, produit, je suppose, de la rédaction, ne tient pas debout : il aurait fallu écrire : « Quand il raconte que Nausicaa tombe sur Ulysse, nu, Homère aurait-il oublié de dire quelque chose ? »
Mais Rabau n’est pas en reste sur le plan rédactionnel. Plutôt que « Homère aurait-il oublié de dire quelque chose ? », il aurait fallu écrire « Homère n’aurait-il pas oublié de dire quelque chose ? » (au point du vue de Rabau : « je pense qu’il n’a pas tout dit », correspond « n’aurait-il pas oublié de dire quelque chose ? » alors que c'est à « je pense qu’il a tout dit » que correspond « aurait-il oublié de dire quelque chose ?).
Par ailleurs, en écrivant « Elle se contente de lui parler… ? », Rabau semble insinuer que Nausicaa ne s’est pas contentée de paroles, que c’est elle qui a profité de la nudité d’Ulysse et non pas Ulysse qui profité de l’isolement de Nausicaa…On peut difficilement envisager de faire suivre la phrase « Elle se contente de lui parler alors que ses amies s’enfuient en courant ? » par « N’en aurait-elle pas profité pour se faire violer par Ulysse ? ». Rabau s'est trompé de « sujet » (grammatical), elle aurait dû écrire : « Il [Ulysse] se contente de lui parler alors que les amies de Nausicaa se sont enfuies en courant ? » (ces phrases formellement affirmatives, mais en fait interrogatives, font très « Touche pas à mon poste ! »). 
Notons en passant que la phrase « Il ne lui arrive vraiment rien ? » peut s'appliquer à Nausicaa, mais aussi à Ulysse ! « lui », dans ce cas (une sorte de datif) est aussi bien masculin que féminin)), ce qui n'est pas le cas au nominatif apposé, où « lui » renvoie au genre masculin par opposition à « elle ». Sans oublier « Lui » - titre d'un magazine -, qui renvoie catégoriquement à un individu de sexe masculin !)
Enfin, il faut ajouter que, dans le récit d’Homère, ce n’est pas Nausicaa qui « tombe sur Ulysse, complètement nu », mais Ulysse qui sort de son abri et se présente au groupe des jeunes filles (Nausicaa et ses servantes), en « suppliant » (au sens grec), effectivement nu, mais prenant soin de cacher son sexe avec des branchages.
On voit donc que dans ces quelques lignes, Rabau réussit à commettre plusieurs sottises. Cela n’a rien d’étonnant, étant donné que son interprétation de ce passage du Chant VI de L’Odyssée est inepte !

Conclusion
Rien en effet dans le texte d'Homère ne permet de penser qu’Ulysse attente en quoi que ce soit à Nausicaa : au contraire, il prend la décision de ne pas lui toucher les genoux (quoique ce soit un élément rituel dans le cas d’un suppliant), et de lui parler de loin, afin d’éviter toute équivoque (en fait, 2750 ans avant l'affaire Weinstein, il redoute être accusé d'agression sexuelle !).
Dans la mesure où « Homère » narre une pure fiction, et où les « indices » qu’il donne sont parfaitement clairs, il n’y a aucune raison de supposer qu’il « n’aurait pas tout dit ». La fiction homérique suppose de surcroît la présence auprès des hommes d’êtres divins, qui en savent long, Athéna dans ce passage, protectrice à la fois d'Ulysse et  de Nausicaa !
Quant à imaginer que, dans la réalité, un naufragé jeté sur une côte et rencontrant un groupe de jeunes filles n’aurait rien de plus pressé à faire que de violer l’une d’entre elles si ses compagnes s’étaient enfuies, cela relève de l’anthropologie haasienne (un homme sur trois est un violeur). On imagine l’accueil chaleureux qu’il recevrait des gens du pays !
La conclusion est claire : dans ce passage, Sophie Rabau a écrit n’importe quoi.

Texte 2 : extrait du chant VI de l’Odyssée
Je reproduis ci-dessous l'épisode mis en cause par Rabau ; intertitres (gras, italique) de moi ; en gras : phrase indiquant que l'hypothèse d'un Ulysse violeur est absurde.
« Nausicaa et les servantes vont aux lavoirs à l’embouchure du fleuve
Nausicaa apporta de sa chambre ses belles robes, et elle les déposa dans le char. Et sa mère enfermait d'excellents mets dans une corbeille, et elle versa du vin dans une outre de peau de chèvre. La jeune vierge monta sur le char, et sa mère lui donna dans une fiole d'or une huile liquide, afin qu'elle se parfumât avec ses femmes. Et Nausicaa saisit le fouet et les belles rênes, et elle fouetta les mulets afin qu'ils courussent ; et ceux-ci, faisant un grand bruit, s'élancèrent, emportant les vêtements et Nausicaa, mais non pas seule, car les autres femmes allaient avec elle.
Et quand elles furent parvenues au cours limpide du fleuve, là où étaient les lavoirs pleins toute l'année, car une belle eau abondante y débordait, propre à laver toutes les choses souillées, elles délièrent les mulets du char, et elles les menèrent vers le fleuve tourbillonnant, afin qu'ils pussent manger les douces herbes. Puis, elles saisirent de leurs mains, dans le char, les vêtements qu'elles plongèrent dans l'eau profonde, les foulant dans les lavoirs et disputant de promptitude. Et, les ayant lavés et purifiés de toute souillure, elles les étendirent en ordre sur les rochers du rivage que la mer avait baignés. Et s'étant elles-mêmes baignées et parfumées d'huile luisante, elles prirent leur repas sur le bord du fleuve. Et les vêtements séchaient à la splendeur d’Hélios.
Après que Nausicaa et ses servantes eurent mangé, elles jouèrent à la balle, ayant dénoué les bandelettes de leur tête. Et Nausicaa aux beaux bras commença une mélopée. Ainsi Artémis marche sur les montagnes, joyeuse de ses flèches, et, sur le Taygète escarpé ou l'Erymanthe, se réjouit des sangliers et des cerfs rapides. Et les Nymphes agrestes, filles de Zeus tempétueux, jouent avec elle, et Léto se réjouit dans son cœur. Artémis les dépasse toutes de la tête et du front, et on la reconnaît facilement, bien qu'elles soient toutes belles. Ainsi la jeune vierge brillait au milieu de ses femmes.

Ulysse se réveille et voit Nausicaa et ses servantes
Mais quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets et retourner vers la demeure, alors Athéna, la déesse aux yeux clairs, eut d'autres pensées, et elle voulut qu'Ulysse se réveillât et vît la vierge aux beaux yeux, et qu'elle le conduisît à la ville des Phéaciens. Alors, la jeune reine jeta une balle à l'une de ses femmes, et la balle s'égara et tomba dans le fleuve profond. Et toutes poussèrent de hautes clameurs, et le divin Ulysse s'éveilla. Et, s'asseyant, il délibéra dans son esprit et dans son cœur :
— Hélas ! À quels hommes appartient cette terre où je suis venu ? Sont-ils injurieux, sauvages, injustes, ou hospitaliers et leur esprit craint-il les Dieux ? J'ai entendu des clameurs de jeunes filles. Est-ce la voix des Nymphes qui habitent le sommet des montagnes et les sources des fleuves et les marais herbus, ou suis-je près d'entendre la voix des hommes ? Je m'en assurerai et je verrai.

Ulysse se présente, les servantes s’enfuient
Ayant ainsi parlé, le divin Ulysse sortit du milieu des arbustes, et il arracha de sa main vigoureuse un rameau épais afin de voiler sa nudité sous les feuilles. Et il se hâta, comme un lion des montagnes, confiant dans ses forces, marche à travers les pluies et les vents. Ses yeux luisent ardemment, et il se jette sur les bœufs, les brebis ou les cerfs sauvages, car son ventre le pousse à attaquer les troupeaux et à pénétrer dans leur solide demeure. Ainsi Ulysse parut au milieu des jeunes filles aux beaux cheveux, tout nu qu'il était, car la nécessité l’y contraignait. Et il leur apparut horrible et souillé par l'écume de la mer, et elles s'enfuirent, çà et là, sur les hauteurs du rivage. Et, seule, la fille d'Alkinoos resta, car Athéna avait mis l'audace dans son cœur et chassé la crainte de ses membres. Elle resta donc seule en face d'Ulysse.
Et celui-ci délibérait, ne sachant s'il supplierait la vierge aux beaux yeux, en saisissant ses genoux, ou s'il la prierait de loin, avec des paroles flatteuses, de lui donner des vêtements et de lui montrer la ville. Et il vit qu'il valait mieux la supplier de loin par des paroles flatteuses, de peur que, s'il saisissait ses genoux, elle s'irritât dans son esprit. Et, aussitôt, il lui adressa ce discours flatteur et adroit :

Adresse d’Ulysse à Nausicaa
— Je te supplie, ô Reine, que tu sois Déesse ou mortelle ! Si tu es Déesse, de celles qui habitent le large Ouranos, tu me sembles Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté, la stature et la grâce ; si tu es une des mortelles qui habitent sur la terre, trois fois heureux ton père et ta mère vénérable ! Trois fois heureux tes frères ! Sans doute leur âme est pleine de joie devant ta grâce, quand ils te voient te mêler aux chœurs dansants ! Mais plus heureux entre tous celui qui, te comblant de présents d'hyménée, te conduira dans sa demeure ! Jamais, en effet, je n'ai vu de mes yeux un homme aussi beau, ni une femme aussi belle, et je suis saisi d'admiration. Une fois, à Délos, devant l'autel d'Apollon, je vis une jeune tige de palmier. J'étais allé là, en effet, et un peuple nombreux m'accompagnait dans ce voyage qui devait me porter malheur. Et, en voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait dans l'âme qu'un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je t'admire, ô femme, et je suis stupéfait, et je tremble de saisir tes genoux, car je suis en proie à une grande douleur. Hier, après vingt jours, je me suis enfin échappé de la sombre mer. Pendant ce temps-là, les flots et les rapides tempêtes m'ont entraîné de l'île d'Ogygie, et voici qu'un Dieu m'a poussé ici, afin que j'y subisse encore peut-être d'autres maux, car je ne pense pas en avoir vu la fin, et les Dieux vont sans doute m'en accabler de nouveau. Mais, ô reine, aie pitié de moi, car c'est vers toi, la première, que je suis venu, après avoir subi tant de misères. Je ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville et cette terre. Montre-moi la ville et donne-moi quelque lambeau pour me couvrir, si tu as apporté ici quelque enveloppe de vêtements. Que les Dieux t'accordent autant de choses que tu en désires : un mari, une famille et une heureuse concorde ; car rien n'est plus désirable et meilleur que la concorde à l'aide de laquelle on gouverne sa famille. Le mari et l'épouse accablent ainsi leurs ennemis de douleurs et leurs amis de joie, et eux-mêmes sont heureux.

Réponse de Nausicaa
Et Nausicaa aux bras blancs lui répondit :
— Étranger, — car, certes, tu n'es semblable ni à un lâche, ni à un insensé, — Zeus Olympien dispense la richesse aux hommes, aux bons et aux méchants, à chacun, comme il veut. C'est lui qui t'a fait cette destinée, et il faut la subir patiemment. Maintenant, étant venu vers notre terre et notre ville, tu ne manqueras ni de vêtements, ni d'aucune autre des choses qui conviennent à un malheureux qui vient en suppliant. Et je te montrerai la ville et je te dirai le nom de notre peuple. Les Phéaciens habitent cette ville et cette terre, et moi, je suis la fille du magnanime Alkinoos, qui est le premier parmi les Phéaciens par le pouvoir et la puissance.
Elle parla ainsi et commanda à ses servantes aux belles chevelures :

Nausicaa rappelle ses servantes et leur confie Ulysse
— Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous pour avoir vu cet homme ? Pensez-vous que ce soit quelque ennemi ? Il n'y a point d'homme vivant, et il ne peut en être un seul qui porte la guerre sur la terre des Phéaciens, car nous sommes très chers aux Dieux immortels, et nous habitons aux extrémités de la mer onduleuse, et nous n'avons aucun commerce avec les autres hommes. Mais si quelque malheureux errant vient ici, il nous faut le secourir, car les hôtes et les mendiants viennent de Zeus, et le don, même modique, qu'on leur fait, lui est agréable. C'est pourquoi, servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire, et lavez-le dans le fleuve, à l'abri du vent.
Elle parla ainsi, et les servantes s'arrêtèrent et s'exhortèrent l'une l'autre, et elles conduisirent Ulysse à l'abri du vent, comme l'avait ordonné Nausicaa, fille du magnanime Alkinoos, et elles placèrent auprès de lui des vêtements, un manteau et une tunique, et elles lui donnèrent l'huile liquide dans la fiole d'or, et elles lui commandèrent de se laver dans le courant du fleuve. Mais alors le divin Ulysse leur dit :
— Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave l'écume de mes épaules et que je me parfume d'huile, car il y a longtemps que mon corps manque d'onction. Je ne me laverai point devant vous, car je crains, par respect, de me montrer nu au milieu de jeunes filles aux beaux cheveux.
Il parla ainsi, et, se retirant, elles rapportèrent ces paroles à la vierge Nausicaa. »



Création : 25 mai 2018
Mise à jour : 30 mai 2018
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 37. Ulysse et les sophismes de Sophie
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2018/05/ulysse-et-les-sophismes-de-sophie.html








jeudi 24 mai 2018

36. Critique de l'islamophobophobie

A propos du discours d’une islamophile sur la prétendue islamophobie


Classement : islam ; « islamophobie »




Référence
*Nikola Tietze, « Critique de l’islamophobie », dans Michel Wieworka et alii, Antiracistes, Paris, Robert Laffont, 2017, pages 153-162

L’auteur
Selon le site de l’EHESS (lien), « Nikola Tietze est chercheur associée au CADIS et collaboratrice scientifique au Hamburger Institut für Sozialforschung depuis 2000 (Thèse en co-tutelle EHESS/CADIS Paris et Philipps Universität Marburg en 1999). ».
Pas « chercheuse », ni « chercheresse » ?

Texte
Je reproduis le début de l’article :
« L’islamophobie, un symptôme occidental basé sur la stigmatisation et la peur d’une religion
L’islamophobie désigne un rejet, une haine des institutions religieuses de l’islam, du dogme religieux et de la pratique religieuse. Par ailleurs, l’utilisation de ce terme caractérise en général également le rejet des musulmans en tant que personnes. Dans ce cas, le discours islamophobe est souvent construit sur des amalgames entre le terrorisme et la pratique religieuse quotidienne »..

Analyse
Ainsi, l’islamophobie serait à la fois
*le rejet de l’islam
*la haine de l’islam
*le « rejet des musulmans en tant que personnes » [« en tant que musulmans » serait plus logique, mais passons].
Il serait le résultat à la fois :
*de la stigmatisation de l’islam
*de la peur de l’islam
*d’amalgames entre le terrorisme et l’islam.
Pour Madame Tietze, le « rejet », c’est la même chose que la « haine » ; il me semble pourtant qu’on peut refuser l’instauration des « institutions religieuses de l’islam » (charia, etc.), tant à titre collectif que personnel, donc les « rejeter », sans avoir besoin les « haïr »*. Par contre, il ne fait pas de doute qu’il y a des gens qui haïssent l’islam et les musulmans ; ce n’est pas la même chose (« Pas d’amalgame ! »).
Il me semble aussi que l’« islamophobie » pourrait certes résulter de la « peur de l’islam », mais que la « stigmatisation » de cette religion serait plutôt un résultat de l’ « islamophobie ».

Conclusion
Les cinq premières lignes de ce pensum indiquent très clairement qu’elle écrit n’importe quoi, ce qui est logique, du reste, puisque le concept d’ « islamophobie » relève du grand n’importe quoi intellectuel (mais c’est tellement « inclusif » !).
Noter aussi les marques d'indétermination (« en général », « souvent »).

Notes
*Haïr : curieux, cette utilisation galvaudée du concept de « haine » par les islamophobophobes, comme Plenel (« ils ont beau me haïr, ils ne m’apprendront pas la haine ») et les signataires de l’appel des 130 (« une couverture haineuse et diffamatoire », « la haine ne peut être excusée par l’humour »). En l’occurrence, la une de Charlie Hebdo sur la moustache à Plenel n’indiquait pas la moindre « haine », mais la volonté claire et nette de ridiculiser son propriétaire.
*islamophobophobie : le fait d’être obsédé par la soi-disant islamophobie des gens qui ont de l’islam une opinion différente et de les condamner sous ce prétexte fallacieux

Suite du texte
« La différence entre ces deux significations est certes faible, mais il est important de considérer ces deux aspects afin de mieux saisir les implications sociales de l’islamophobie et les problèmes que l’utilisation du terme pose pour dénoncer le racisme.
Le mot « islamophobie » met l’accent sur les peurs de ceux qui rejettent l’islam comme système religieux et les musulmans. A travers ces peurs, le discours islamophobe construit un groupe musulman homogène. Il gomme la pluralité des pratiques religieuses et les façons de se dire musulman. Pourtant il existe de nombreuses façons d’être musulman ou de se comprendre soi-même comme musulman.
Au niveau international, dans des institutions comme l’ONU ou le Conseil de l’Europe, le terme « islamophobie » est utilisé pour dénoncer non seulement le rejet du monde musulman, mais également le revers de ce rejet – la construction d’une culture européenne essentiellement basée sur le christianisme. Dans le cadre de déclaration, d’évaluation d’action publique ou de financement de programmes éducatifs, ces institutions critiquent, à l’aide de l’utilisation du terme, l’idée que deux mondes de cultures religieuses opposées et incompatibles existent.
Néanmoins, en dénonçant l’islamophobie ou en analysant les rapports sociaux racistes en termes d’islamophobie, nous risquons de reproduire la construction des mondes homogènes et antagonistes et de réduire des discriminations et des stigmatisations à des troubles psychologiques de ceux qui les réalisent. Cela revient, entre autres, à oublier les victimes de pratiques antimusulmanes dans les pays européens, comme la France ou l’Allemagne. »

Analyse et commentaire
Mme Tietze n’arrive décidément  pas à mettre au clair la signification du mot « islamophobie ».
En revanche, il est clair que les islamophobophobes (dont elle fait manifestement partie) utilisent l’accusation d’islamophobie à tort et à travers. Ils n’ont donc nullement besoin d’une définition claire, au contraire.



Création : 24 mai 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 36. Critique de l'islamophobophobie
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2018/05/critique-de-lislamophobophobie.html








vendredi 18 mai 2018

35. Fuck la Fac !


A propos de l’utilisation de l’apocope « fac » dans les médias


Classement : philologie française




Ceci est un prolongement des pages consacrées à l’utilisation par les médias de l’apocope « prof » : Graves incivilités à Bordeaux, Déchaînement anti-profs et Les profs sont partout en 2017.
De même que le journaliste français bon teint a une sorte de phobie pour le mot « professeur », il ne supporte pas non plus le mot « université », dont le nombre de syllabe dépasse sans doute la capacité de son temps de cerveau disponible. Ou bien peut-être croit-il prouver qu’il est affranchi en utilisant ce terme semi-argotique « fac » (le cave se rebiffe !).
Cette page est donc destinée à accueillir quelques exemples de cet usage si « absolument moderne ».

Exemple 1
*Marianne, 18 mai 2018, page 22, « Voltaire, reviens, ils sont devenus fous ! », de Jack Dion
Remarquer aussi la légèreté de la formulation « la fac de Paris-IV Sorbonne » (pour « l'université Paris-IV Sorbonne »).



Création : 18 mai 2018
Mise à jour :
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 35. Fuck la Fac !
Lien : http://lesmalheursdesophisme.blogspot.fr/2018/05/fuck-la-fac.html








samedi 3 mars 2018

34. Sur le relativisme

Quelques remarques sur le relativisme, à propos d’un texte de Gérard Fourez, épistémologue belge


Classement : épistémologie ; relativisme


Référence
*Gérard Fourez, Véronique Englebert-Lecomte et Philippe Mathy, Nos savoirs sur nos savoirs, Bruxelles, De Boeck Université, 1997, pages 76-77, passage cité par :
*Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, Paris, Odile Jacob, 1997 (référencé dans : Livre de Poche, « Biblio Essais », page 151)

Présentation
Le livre de Fourez est un dictionnaire de vulgarisation épistémologique, situé dans le courant relativiste, selon lequel la « vérité » n’est que ce sur quoi les gens dans certains lieux sont d’accord à moment donné (j’ai mis en gras les expressions connotant ce point de vue).
L'ouvrage de Sokal et Bricmont critique le point de vue relativiste dans un chapitre intitulé « Le relativisme cognitif en philosophie des sciences » (pages 89-154) ; à la fin, il donne quelques exemples concrets, notamment l’entrée « Fait » dans celui de Fourez, entrée que je reproduis ci-dessous.

Citation (Fourez)
« Fait
Ce qu’on appelle généralement un fait est une interprétation d’une situation que personne, à ce moment-là du moins, ne veut remettre en question il faut se rappeler que, comme dit le langage courant, un fait s’établit, ce qui montre bien qu’il s’agit d’un modèle théorique qu’on prétend approprié.
Exemple : Les affirmations : « L’ordinateur se trouve sur le bureau » ou : « Si l’on fait bouillir de l’eau, elle s’évapore », sont considérées comme des propositions factuelles en ce sens que personne ne veut le* contester à ce moment-là. Il s’agit de propositions d’interprétations théoriques que personne ne remet en question.
Affirmer qu’une proposition rejoint un fait (c'est-à-dire a le statut de proposition factuelle ou empirique), c’est prétendre qu’il n’y a guère de contestation dans* cette interprétation au moment où l’on en parle. Mais un fait peut être mis en question.
Exemple : Pendant des siècles, on a considéré comme un fait que chaque jour, le Soleil tournait autour de la Terre. L’apparition d’une autre théorie comme celle de la rotation diurne de la Terre sur elle-même a entraîné le remplacement du fait précité par un autre : « La Terre tourne sur elle-même chaque jour. »
Note
Les mots marqués d’un astérisque ne paraissent pas adéquats à la phrase où ils se trouvent : « le » (au lieu de « les », puisqu’il s’agit de deux « propositions »), « dans » (au lieu de « de » : « il n’y a guère de contestation de cette interprétation »). S’agit-il d’erreurs de l’original ou de la citation ? Cela reste à vérifier.

Commentaire
Sokal et Bricmont écrivent alors : « Quelle confusion entre faits et connaissance ! » (ce n’est que le début de leur analyse).
Effectivement, le texte de Gérard Fourez est assez confus.

Proposition (a) : présence d’un objet en un lieu donné
Il me semble qu’il s’y trouve une confusion majeure : l’énoncé (a) « L’ordinateur se trouve sur le bureau » n’est absolument pas une « proposition d’interprétation théorique », c’est la description d’une situation banale (par exemple, la réponse à une question « Où est l’ordinateur ? »). Si la situation est telle que la personne qui répond montre en même temps à celle qui demande l’endroit où l’ordinateur se trouve, que le demandeur peut lui-même le voir, et même le prendre en main pour l’emporter, on peut appeler cela un fait d’observation vérifiable de façon immédiate. Dans ce genre de problème (où se trouve le livre que je lisais ce matin ? où ai-je mis la clef de la maison ? etc.), il n’y a nullement besoin de la présence de deux personnes pour que « le fait soit établi ».
On pourrait (ou devrait ?) peut-être réserver le nom de « fait » à ce type de situations.

Proposition (b) : évaporation de l’eau
Qu’en est-il de l’énoncé (b) « Si l’on fait bouillir de l’eau, elle s’évapore » ?
La phrase étant formulée telle quelle, elle ne décrit pas une situation effectivement présente, mais une situation potentielle (hypothétique, mais facilement réalisable) dont le résultat sera vérifié dans tous les cas. Chacun sait (ou peut facilement apprendre) que si on fait bouillir de l’eau trop longtemps, elle finit par disparaître, par « partir en vapeur », ne laissant au fond du récipient qu’un résidu blanchâtre. Ce fait bien connu est interprété comme « évaporation de l’eau », le résidu blanchâtre étant interprété comme « éléments minéraux qui étaient présents dans le liquide évaporé ». L’énoncé (b) correspond donc à une interprétation, plutôt qu’à un fait, mais il peut assez facilement être assimilé à l’énoncé d’un fait d’observation vérifiable de façon immédiate.

Propositions (c) et (d) : mouvements de la Terre et du Soleil
En revanche, les énoncés (c) « Le Soleil tourne autour de la Terre » et (d) « Le Soleil est fixe et la Terre tourne sur elle-même chaque jour. » ne correspondent pas à des faits vérifiables de façon immédiate, étant donné la distance (quelle qu'elle soit) de la Terre au Soleil.
En revanche, il est possible de produire un énoncé (e) qui, concernant ce sujet, corresponde à un fait, à condition d’introduire un élément circonstanciel : « Nous pouvons voir chaque jour le Soleil se déplacer d’Est en Ouest dans le ciel » (très exactement : en regardant à des intervalles suffisants, notamment du matin au soir, nous pouvons voir que le Soleil s'est déplacé dans le ciel ; sous réserve qu’il n’y ait pas de nuages épais* ; mais la clarté diurne atteste de la présence du soleil à sa place habituelle). Cet énoncé est absolument vrai : il était vrai dans la Préhistoire*, l’Antiquité* et au Moyen Age et il reste vrai aujourd’hui. Il est vérifiable de façon immédiate, avec une limitation, puisqu’il ne concerne qu’un seul sens (la vue, qui s’exerce à distance), pas le toucher (qui ne peut s’exercer qu’à proximité).
En conséquence, les énoncés (c) et (d) ne sont pas des « faits », mais des interprétations, dont, en l'occurrence, la vérification est difficile : la première est une interprétation d’évidence (« puisque nous pouvons voir le soleil se déplacer dans le ciel, c’est qu’il se déplace effectivement dans le ciel ») à quoi s’ajoutent des considérations plus élaborées sur la trajectoire circulaire de l’astre ; la seconde est une interprétation complexe (« bien que nous puissions voir le soleil se déplacer dans le ciel, ce n'est pas lui qui se déplace, mais la Terre qui tourne sur elle-même ») qui suppose la fixité du Soleil, la révolution de la Terre autour du Soleil et la rotation de la Terre sur elle-même.
Ce qui a été « mis en question » par Copernic, au XVIème siècle, ce n’est donc pas un fait (Copernic ne nie pas qu’on voie le Soleil se déplacer dans le ciel), mais l’interprétation traditionnelle de ce fait. Il a effectué cette mise en question parce que l’interprétation (c) (le système de Ptolémée : la Terre au centre) posait de plus en plus de problèmes par rapport à des observations astronomiques précises de la marche des autres planètes et que l’interprétation (d) (le Soleil au centre), malgré son opposition à l’évidence, permettait de ne pas rencontrer ces problèmes. L'interprétation de Copernic a ensuite été corrigée (les planètes n'ont pas des orbites circulaires, mais elliptiques, etc.) et même corroborée (par exemple, par l'expérience du pendule de Foucault).

Notes (17 mars 2018)
*Le corollaire du déplacement (que nous voyons) du Soleil dans le ciel est le déplacement des ombres au cours de la journée ; dans ce cas, on a affaire à un fait qu'on peut énoncer directement : « Les ombres se déplacent au cours de la journée » (et pas seulement : « Nous voyons les ombres se déplacer au cours de la journée »).
*Durant la Préhistoire : comme le montre le fait de certaines dispositions de mégalithes en rapport avec le lever du Soleil au solstice d'hiver ou d'été (ce qui montre que non seulement ils voyaient le Soleil se déplacer au cours de la journée, mais qu'ils avaient aussi constaté son déplacement nord-sud au cours de l'année)
*Durant l'Antiquité : comme le montre l'usage des cadrans solaires

Faits observables de façon documentaire
En ce qui concerne l’histoire, on a surtout affaire à des faits observables de façon documentaire*.
Dans ce domaine, l’énoncé correspondant à un fait observable de façon immédiate est : « il existe un document localisable et consultable qui indique que tel événement s’est produit dans telles conditions.». L’interprétation, en tenant compte 1) de la valeur du document (il peut s’agir d’une biographie, ou bien d’un acte de naissance) 2) de l’existence d’autres documents corroborant ou contredisant* cet énoncé, permet de dire que « (sous réserve de la découverte d’autres documents), tel événement s’est produit dans telles conditions ».
Notes
*les documents peuvent être textuels (souvent), mais aussi archéologique, géologiques (fossiles), etc.
*Par exemple, en ce qui concerne la naissance de Frédéric Chopin, il existe un acte de naissance (du 23 avril 1810) qui donne la date de naissance du 22 février 1810 ; il existe aussi des documents (lettres) attestant que l’anniversaire de Chopin était fêté le 1° mars. La date généralement retenue à l’heure actuelle pour la naissance de Chopin est le 1° mars ; mais si on veut être objectif, il est nécessaire d'indiquer l’existence de documents contradictoires (ce n'est certes pas très important).
On a donc ici affaire à des faits à première vue contradictoires, de sorte que l'interprétation devient problématique.



Création : 3 mars 2018
Mise à jour : 25 mai 2018
Révision :
Auteur : Jacques Richard
Blog : Les Malheurs de Sophisme
Page : 34. Sur le relativisme
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